Les secrets bien gardés de Turner

L’histoire de l’art nous enseigne qu’en 1858 un fait tragique a eu lieu, prenant pour cadre l’Angleterre Victorienne : la destruction de l’œuvre érotique de Joseph Mallord William Turner.

John Ruskin, critique d’art éminent et ami de l’artiste avait été désigné dans le testament de Turner pour s’occuper de son héritage après sa disparition. Ruskin, qui était un pur produit de l’ère victorienne, aurait été grandement choqué lorsqu’il découvrit dans le legs de Turner : des croquis à caractère sensuel voir à tendance pornographique. L’Histoire nous rapporte qu’ensuite il procéda à une purge de son œuvre. Aussi pour préserver la réputation de son regretté ami, Ruskin passa par le feu ces travaux compromettants.

Issu du carnet « Swiss Figures », 1802, D04798/ LXXVIII I

Mais l’Histoire nous a-t-elle transmis des faits ou une simple légende ? La question peut être légitimement posée au vu de la présence dans les collections de la TATE, d’un lot de carnets à dessin et de croquis, de nature érotique. Emballées ensembles, ils furent annotés par Ruskin de la façon suivante : «  gardé uniquement comme preuve des failles de l’esprit[1] ». Donc si la purge a bien eu lieu, que sont ces œuvres ? La partie apparente de l’iceberg, anodine et sauvée des flammes par un Ruskin repentant ? Ou s’agit-il de l’œuvre érotique complète de Turner, cachée plutôt que détruite ?

Issu du carnet « Woodcock Shooting » c.1810-2, D09198/CXXIX 116

Cette question est étudiée par un ouvrage publié cette année par les éditions de la TATE, écrit par Ian Warwell, et intitulé Turner’s secret sketches.

En rien choquante pour le contemporain, cette découverte permet d’obtenir une vision plus concrète d’un artiste dont on sait peu malgré sa notoriété, et de le voir comme un homme plus que comme le dieu de l’art que l’Histoire nous donne à adorer. Il ne sera ni le premier ni le dernier à laisser derrière lui une œuvre de nature charnelle, cet aspect du travail des artistes étant connu depuis la Renaissance. Il s’agit seulement de la face souvent voilée de l’histoire de l’art, car ne portant pas de titre tel que « Vénus aux bains » ou encore « Célébration dionysiaque ». On s’étonne toutefois de découvrir un goût si prononcé pour l’anatomie humaine quand la majorité des tableaux de l’artiste s’avèrent être des paysages. Dans ce petit volume on nous dévoile un Turner fait de chair et de sang, aux mœurs moins pieuses qu’on pourrait le croire, fréquentant comme nombres d’artistes de son temps les maisons closes et peignant des prostituées.

Cet ouvrage explore notamment en quoi la vision de Ruskin ainsi que le carcan moral de l’époque victorienne ont façonné l’image que le monde a de Turner, levant enfin le voile sur son œuvre érotique, mise ici à nu pour que tous puissent l’admirer sans rougir.

« Two Recumbent Nude Figures » 1828


[1] « Kept as evidence of the failure of mind only » in Ian Warrel, Turner’s secret sketches, Tate Publishing, 2012, p 9.

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