Destins de Harkis au Mémorial de Caen

« J’ai découvert le mot Harkis en 1991, lors de manifestations mouvementées. Jamais auparavant je ne l’avais entendu si fort. C’était un mot qui se murmurait. Jour après jour, on nous montrait une communauté exilée, meurtrie, oubliée. Et puis soudain, plus rien…

J’ai compris au fil du temps que la guerre d’Algérie restait une blessure profonde dans l’inconscient collectif. Les Harkis sont au coeur de cette tragédie. Ils en sont les acteurs et les victimes. J’ai voulu aller à leur rencontre pour partager leur vie quotidienne et leur donner enfin la parole. Le chemin a été douloureux, incertain et parfois amer. Je me suis d’abord heurté à l’incompréhension polie des Français de souche qui ne comprenaient pas pourquoi je m’intéressais, aujourd’hui, après le 11 septembre, à ceux qu’ils préféreraient peut-être oublier.

Je me suis aussi heurté à l’incompréhension des Harkis eux-mêmes. Ce n’était pas un rejet, mais de la méfiance. Parfois même, de la peur, celle d’être rattrapé par un passé trop douloureux, qui aujourd’hui encore semble les menacer.

Et puis doucement, une main m’invitait à braver la pénombre de leurs foyers.»

Stéphan Gladieu, texte d’introduction à l’exposition « Destin de Harkis »

C’est à travers une exposition de photographies de Stéphan Gladieu que le Mémorial de Caen s’est attaqué au difficile sujet des Harkis, ces Algériens ayant travaillé au sein de l’armée ou de l’administration française durant la guerre d’indépendance algérienne.

Le terme d' »Harki » n’apparaît pas avec la guerre d’Algérie, avec laquelle il s’est progressivement confondu : il désigne au départ les membres d’une Harka, unité mobile. Les Harkis ont donc servi au sein de l’armée française durant la 1ère comme la 2nde Guerre mondiale. Harkis de pères en fils pour certains, engagés volontaires suite à des extractions du FLN dans leur village pour d’autres, ou encore anciens du FLN torturés par l’armée française et obligés de collaborer, les « supplétifs » ont des itinéraires bien divers.

Les Harkis sont longtemps considérés comme de fervents défenseurs de l’Algérie française et instrumentalisés comme tels par l’OAS, Organisation Armée Secrète, partisane de l’Algérie française et responsable de nombreux actes terroristes. Leur existence même prouverait l’attachement profond des Algériens à la France. Du côté du FLN, les Harkis sont vus comme des traîtres et désignés à la vindicte populaire dès le départ des contingents français. L’ennemi commun soude la jeune nation. Bien sûr, ils sont nombreux, au sein même du FLN, à avoir servi dans l’administration française… Mais ils en sont sortis à temps.

Le 19 mars 1962, les Accords d’Evian marquent la fin de la guerre d’Algérie et le retour des appelés en France métropolitaine. Que deviennent alors les Harkis d’Algérie? Nulle crainte, le traité les a pris en compte :« Nul ne peut être inquiété, recherché, poursuivi, condamné, ni faire l’objet de décision pénale, de sanction disciplinaire ou de discrimination quelconque, en raison d’actes commis en relation avec les événements politiques survenus en Algérie avant le jour de la proclamation du cessez-le-feu. »

Au moment de la démobilisation, 5 000 Harkis ont gagné la France avec leur famille (soit 30 000 à 40 000 personnes) par peur des représailles. Les Harkis restés sur place pensent pouvoir compter sur la protection française. Or, dès avril 1962, mais surtout à partir de juillet 1962, c’est une déferlante de violence de la population algérienne qui s’abat sur les Harkis. La France modifie au même moment les conditions d’accès à la citoyenneté française : la carte d’identité française faite en Algérie n’est plus valide dès juillet. En août, la France refuse l’asile dans les casernes aux Algériens en danger de mort. En plein déchaînement de violence, les Harkis restés en Algérie ne peuvent plus compter sur le soutien de la France, pour laquelle ils ont pourtant combattu. En septembre 1962, l’Armée de Libération Nationale du gouvernement prend le relais et multiplie arrestations, tortures et supplices sur toute personne soupçonnée d’avoir collaboré avec les forces françaises..

Au total, Jean Lacouture estime ainsi que sur 100 000 Harkis, plus de 10 000 ont été exécutés ou assassinés entre mars et décembre 1962 en Algérie; les autres ont subi des torts divers (fuites, déménagements, travaux forcés de type déminage).

Quant aux Harkis qui ont réussi à rejoindre la France… Les camps « de transit » et les « cités d’accueil » les attendent dans le Midi. Camps encerclés de barbelés, avec un couvre-feu à 19h30 et des conditions de vie épouvantables, ils continuent à constituer le quotidien de familles isolées… 14 ans après la fin de la guerre.

Ce sont ces familles que Stéphan Gladieu est allé rencontrer. Les portraits en noir et blanc contrastent avec la violence des témoignages des personnes qu’il a prises en photo. On découvre les raisons, multiples, d’engagement des Harkis, leur désenchantement, leur quotidien en France. Particulièrement présentes, les voix des femmes, vindicatives et amères, qui regrettent de ne pas avoir le droit de sortir, de conduire, de ne pas savoir parler la langue de leur pays d’accueil. Furieuses contre leurs maris parfois, car ils les ont placées dans cette situation, contre la France surtout : « Honte à la France », dit l’une d’elle.

Sincères et désemparants sans sombrer dans le pathétique, ces témoignages tranchent avec le classicisme d’une exposition de style Beaux-Arts, auquel le Mémorial ne nous a pas habitués. Hormis deux films documentaires, on ne trouve rien des recettes des autres espaces, comme les ambiances sonores et vidéos multiples. Placée juste au dessus de l’exposition bien colorée des caricaturistes de « Cartooning for Peace », cette exposition passerait presque inaperçue. Elle reste par ailleurs difficile à appréhender sans connaissance préalable sur la guerre d’Algérie, vaguement présentée à l’aide d’objets dans des vitrines encore en cours d’élaboration. Dommage, elle serait pourtant susceptible d’émouvoir n’importe quel collégien.

Exposition temporaire « Destin de Harkis », visible jusqu’au 11 novembre au Mémorial de Caen – Pour en savoir plus, cliquez ici

Pour tous ceux qui ne pourront pas venir, Stéphane Gladieu a participé à la publication de Destins de Harkis, Aux Racines d’un Exil, Editions Autrement, paru en 2003.

Voir également la publication commune des associations Arkis et Droits de l’Homme, Unir, Coup de Soleil, de la Ligue des Droits de l’Homme et de la Ligue de l’Enseignement : Les Harkis dans la colonisation et ses suites, de Fatima Besnaci-Lancou et Gilles Manceron, aux éditions de l’Atelier, paru en 2008.

La guerre d’Algérie reste d’actualité :

Publicités

2 réponses à “Destins de Harkis au Mémorial de Caen

  1. Pingback: A l’approche des commémorations du 50e anniversaire de la fin de la guerre d’Algérie… « Culture Extensive·

  2. Harkis : les camps de la honte

    lien vers http://www.dailymotion.com/video/xl0lyn_hocine-le-combat-d-une-vie_news
    En 1975, quatre hommes cagoulés et armés pénètrent dans la mairie de Saint Laurent des arbres, dans le département du Gard. Sous la menace de tout faire sauter à la dynamite, ils obtiennent après 24 heures de négociations la dissolution du camp de harkis proche du village. A l’époque, depuis 13 ans, ce camp de Saint Maurice l’Ardoise, ceinturé de barbelés et de miradors, accueillait 1200 harkis et leurs familles. Une discipline militaire, des conditions hygiéniques minimales, violence et répression, 40 malades mentaux qui errent désoeuvrés et l’ isolement total de la société française. Sur les quatre membres du commando anonyme des cagoulés, un seul aujourd’hui se décide à parler.

    35 ans après Hocine raconte comment il a risqué sa vie pour faire raser le camp de la honte. Nous sommes retournés avec lui sur les lieux, ce 14 juillet 2011. Anne Gromaire, Jean-Claude Honnorat.

    Sur radio-alpes.net – Audio -France-Algérie : Le combat de ma vie (2012-03-26 17:55:13) – Ecoutez: Hocine Louanchi joint au téléphone…émotions et voile de censure levé ! Les Accords d’Evian n’effacent pas le passé, mais l’avenir pourra apaiser les blessures. (H.Louanchi)

    Interview du 26 mars 2012 sur radio-alpes.net

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s