Salt Lake : dans les eaux troubles ukrainiennes.

1986, C-print, 60 x 84 cm, édition de 7 – © Courtesy Galerie Suzanne Tarasiève, Paris

Le centre d’art contemporain de Rennes La Criée, expose pour la première fois en France la série Salt Lake du photographe ukrainien Boris Mikhailov. Cette série datée de 1986 est composée de 49 photographies et pose pour cadre un lac fréquenté par des habitants insouciants malgré le paysage dantesque d’une Ukraine soviétique en proie aux méfaits de la pollution industrielle.

C’est lorsqu’il retourne dans la région où vivait son père (dans le Sud de l’Ukraine près de Slavansk) que Boris Mikhailov s’aperçoit des habitudes inchangées des habitants venant se baigner depuis 1920 dans le lac réputé pour ses vertus thérapeutiques, et ce malgré un paysage industriel bien implanté depuis. La stupeur frappe le photographe qui décide alors d’immortaliser ces scènes étranges, toutes prises sur le vif le même jour, en deux ou trois heures de temps : « Il y avait foule autour d’un petit lac. Il y avait de la boue, une vieille usine, un tuyau sur lequel les gens se lavaient… L’usine extrayait le sel de ces lacs salés et fabriquait de la soude 1. »

Et ce qui étonne le spectateur, c’est justement cette dichotomie marquant le travail de Mikhailov  : les gros plans et les vues d’ensemble se succèdent pour immortaliser des personnes insouciantes, portant sur leurs visages souriants la douceur de vivre malgré les usines environnantes. Ainsi peut-on y voir une femme prenant un bain de soleil au milieu des friches, des jeunes gens en maillot de bain longeant des chemins de fer rouillés, des baigneuses portant le bonnet et qui nagent pourtant dans ces eaux troubles et sales. La série de clichés dégage une atmosphère détendue, dévoilant presque l’intimité de ces habitants ventripotents et naturels, bien loin de l’image saine et parfaite du soviétique imposée par le régime.

Boris Mikhailov construit une œuvre qui s’inscrit dans la continuité de son travail : à travers la vie ordinaire des ukrainiens, il pose un regard sans concession sur les mutations idéologiques, politiques et sociétales de son pays. Comme à travers ses photographies de Santa Cruz de Tenerife, Salt Lake met en exergue une série de dualités : entre la beauté et la laideur, la propreté et la saleté, l’insouciance et l’austérité.

Ce n’est finalement pas par hasard si l’artiste a choisi d’habiller cette série d’une couleur sépia : cette dernière offre aux clichés une dimension intemporelle qui nous donne à réfléchir. Car en regardant ces photos qui nous renvoient au passé, on prend tout à fait conscience que ces scènes étranges pourraient tout aussi bien se passer maintenant. Outre cette intemporalité qui dérangerait presque, le spectateur en vient à réfléchir sur les contraintes sociales exubérantes : pourquoi ces protagonistes se complaisent dans un tel paysage dantesque, pourquoi ces postures alanguies et ces sourires joyeux malgré la brutalité industrielle ? Sans doute parce qu’ils n’ont guère d’autres alternatives…

L’exposition se termine le 11 mars 2012, et pour ceux qui n’auraient pas le temps de s’y rendre, sachez que Boris Mikhailov exposera à la biennale d’art contemporain de Kiev qui se déroulera du 24 Mai au 31 Juillet 2012.

En savoir plus sur Boris Mikhailov et son travail.

La Criée : infos pratiques.

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1 Extrait du livre Boris Mikhailov, I’ve been once before, David Teboul. Ed : Hirmer Verlag, Paris, 2011

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3 réponses à “Salt Lake : dans les eaux troubles ukrainiennes.

  1. Comparé à ses autres photos, cette série ressemblerait presque à du Walt Disney! Un peu brutal dans l’ensemble, non? En tout cas, ça donne envie…

  2. Non vraiment pas brutal bien au contraire ! C’est ça qui rend son travail presque « étrange », on a presque l’impression de regarder l’album souvenir de papy en vacances, c’est dire. (et il manquerait plus qu’un Super 8)

  3. Une soirée diapo à la Criée! C’est ça qu’il nous faut! Pour le côté brutal, je réagissais surtout aux autres séries de la Saatchi Gallery…

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